InterviewRap/Hip Hop

Reykjavíkurdætur : Le Rap fait Femme(s)

Ecrit par Kiwii 10 janvier 2018

AnnaChez La Fessée, on aime vous parler découvertes, mais on aime aussi les suivre, ces découvertes. Alors que les 39° Trans Musicales de Rennes (qu’on chérit beaucoup par ici) s’achevaient il y a un mois, c’est l’occasion de partager avec vous l’interview d’un groupe découvert l’an dernier, et non des moindres. Reykjavíkurdætur est un crew de Rap Islandais, composé de 15 membres exclusivement féminines.

Elles ont fait sensation sur une des scènes principales des Trans 2016, avec un show débordant d’énergie. C’est à la sortie de leur concert à Amsterdam en août de cette année qu’on a pu échanger avec Anna Tara Andrésdóttir, membre fondatrice du crew (en photo ci-contre). Elle nous parle performance scénique, songwriting, et force du nombre.

Reykjavíkurdætur, le Rap Communautaire

Comment est-ce que ça s’organise, les tournées avec un crew de 15 membres qui ne vivent pas toutes dans le même pays ?

Les choses ont démarré quand des gens sont venus nous voir pendant le festival Icelandic Airwaves, et nous ont approchées ensuite. On a des bookers qui nous aident, mais à part ça on fait tout le boulot nous-même. Nos bookers nous obtiennent quelques uns des concerts, et pour le reste c’est nous qui les trouvons nous-mêmes. C’est énormément d’organisation, énormément de boulot, ouai.

Avant on avait une manageuse, donc elle gérait la plupart du boulot; mais elle n’est plus avec nous. Donc maintenant c’est Cécile qui fait office de manager, mais elle ne gère pas toute l’organisation comme on le fait nous.

 

Et comment est-ce que vous vous organisez en terme d’écriture sur vos titres ? Parce que vous n’allez pas forcément toutes être présentes en même temps sur scène, etc…

Les textes sont soumis sur la base de l’initiative. Chacune d’entre nous peut arriver, dire “je voudrais proposer une chanson à 3 personnes, à 2 personnes,…”, et celle(s) qui se sent(ent) de la faire rejoi(gne)nt la chanson. Quelqu’un initie, celles qui veulent rejoignent le projet.

Et parfois on se dit “On va faire une chanson de groupe”. Et pour celles-là, on a besoin de l’implication de tout le monde. Genre, notre 1er son a été créé alors qu’on était toutes en soirées, à boire, et on a fini par se retrouver en studio, et… (Sourire)

Okay ! Vous étiez déjà 15 à ce moment-là ?

On était 12 au début, on est montées à 20 à un certain moment, et là on est 15.

Et vous êtes toutes de Reykjavik?

Oui, quasiment.

Reykjavikurdaetur

From Reykjavik to the world

Pendant le concert, vous venez de nous présenter en exclu un nouveau morceau. Et ça m’amène à quelques questions intéressantes:

Cette nouvelle exclu que vous nous avez joué contient des lyrics en Anglais. Est-ce que commencer à insérer plus de textes en Anglais était une volonté pour vous sur d’intégrer votre public international grossissant?

T’as raison de penser ça, et peut-être qu’un jour on le fera, mais pour ce nouveau titre, c’est juste que ce qui est en Anglais sonnait mieux en Anglais qu’en Islandais. Et le reste est venu naturellement en Islandais. Donc c’était pas une intention, c’est juste venu comme ça. J’aime vraiment beaucoup cette chanson. Et au final c’est seulement le plus important, le refrain, qui est en Anglais, donc c’est genre quatre vers dans le morceau, c’est tout.

 

Comment vous gérez le fait que dans le Rap le contenu lyrical soit si important, mais que très peu de personnes connaissent votre langue natale, l’Islandais, et donc peuvent comprendre vos textes?

Au début, on avait beaucoup de chansons qui portaient du sens. Et puis on a fini par se lasser que les gens attendent de nous quelque chose qui soit forcément hyper porteur de sens, on a trouvé que c’était un peu trop deux poids deux mesures. Donc on a commencé à avoir envie, et à prendre confiance dans le fait de faire des choses non-porteuses de sens.

Moi, personnellement, j’ai besoin d’un équilibre; j’aime faire à la fois quelque chose qui soit juste du blabla, comme quelque chose qui ait du sens. Mais pour moi, c’est l’acte en lui-même qui porte le sens, plus que les mots. Ce qui est important, c’est qu’on fasse ce qu’on fait; c’est ce qui fait que même si tu comprends pas ce qu’on dit, tu es quand même là pour nous voir le faire.

 

Exactement. J’étais donc à votre concert des Transmusicales de 2016 où vous avez délivré un set étincelant.

J’éprouve un sentiment quand je vous vois sur scène, je suis fière de vous, et de vous voir. C’est assez indéfinissable, même pour moi: je ne comprends aucune de vos paroles, mais rien qu’en sachant ce que je sais à propos de vous, en voyant comment vous vous exprimez, vous voyant si débordantes de vie et de réalisme, je comprends ce que vous portez. C’est…

C’est fou le girl power, pas vrai? Un sentiment extrêmement puissant. Aujourd’hui j’en suis constamment entourée, et c’est absolument génial.

 

Alors, justement, je sais un peu de ce que vos textes recèlent de féminisme en eux, et c’est donc assez féministe, et…

Oui, mais bon, pour moi,j’ai étudié le féminisme, et pour moi ce n’est pas un problème de traiter de sujets féministes. Ni d’en intégrer une bonne partie dans nos paroles. Mais certaines membres détestent vraiiiment être jugées d’abord en tant que féministes, puis en tant que musiciennes. Et certaines ne veulent pas être associées au féministe du tout. Elles veulent juste être reconnues comme musiciennes, dans le groupe et en général.

Personnellement j’adore réfléchir au féminisme, je l’étudie, je produis un radioshow sur le sujet, et la plupart de mes lyrics en parlent. Pour moi c’est okay, j’aime être ce que je suis, mais je comprends les autres, parce que c’est vraiment fatiguant, à la longue. On a beaucoup d’interviews. Et tout ce qu’on nous demande est relié au féminisme, et c’est tout ce don’t on fini par parler au lieu de parler de la musique. C’est bizarre parfois. Et ça dénote la aussi un problème de double standard.

 

Je me demandais quelle était votre relation avec la scène Rap de Reykjavik. Les débuts peut-être, et son évolution.

On a ressenti… Bon, il y a eu la Rap Boomer’s night, et à ce moment là on a senti un énorme appel lancé vers les rappeuses féminines. C’est là que tout a commencé. Mais les rappeurs existants, on ne s’est en fait pas senti bienvenues par eux. Enfin, je vais parler seulement pour moi, parce qu’on est quand même 15, donc les opinions diffèrent. Mais en général on ne s’est pas senties vraiment bienvenues, ni par leur fans non plus. Donc c’est devenu naze d’aimer un girl crew, d’une certaine façon.

Puis, un des rappeurs les plus connus en Islande a dit en gros qu’on était de la merde. De là les gens nous demandaient de réagir, et, etc… Donc on s’est honnêtement pas senties bienvenues à ce moment là, mais il y a définitivement eu du chemin de fait depuis.

 

Et, est-ce que vous diriez que la reconnaissance internationale vous a aidé à gagner votre reconnaissance à domicile?

Oui, et aussi, je veux dire tout le monde connait le nom du groupe en Islande, mais n’écoute pas forcément la musique. On ne passe pas souvent à la radio là-bas. Donc ça veut dire qu’on reste majoritairement controversées. Donc c’est ça qui nous a rendu connues d’une manière.

Reykjavikurdaetur

La force du nombre pour l’amour de la musique

Je me rappelle d’un morceau d’interview où vous disiez que vous veniez juste de sortir un nouveau son, et vous aviez reçu beaucoup de critiques une fois encore. J’ai personnellement visité l’Islande l’an dernier grâce à un génial pote islandais. Sa mère m’a parlé féminisme, et du regard de la société islandaise sur les femmes, et j’ai eu le sentiment que c’était tellement différent de ma propre expérience.

Mais pour en revenir à cette ancienne interview, vous y disiez qu’il y avait encore un énorme besoin d’amélioration en Islande. Aujourd’hui vous avez beaucoup tourné à l’international, visité de nouveaux pays, rencontrer des fans. Est-ce que cela a rétrospectivement modifié votre regard sur l’Islande, et ses besoins d’évolution ?

Pas vraiment. L’Islande est le 1er pays en termes d’égalité des sexes depuis quelques années déjà. Et je trouve que c’est triste, parce que ça veut juste dire qu’on a le plus petit écart, mais cet écart est toujours énorme. Mais c’est vrai que je ressens un écart encore plus grand quand je suis à l’étranger. Et je pense que cette controverse qu’on a déclenché dans la scène Rap islandaise, on l’aurait eu dans celle de n’importe quel autre pays.

 

Vos paroles sont percutantes et crues. Est-ce qu’il vous arrive de ne pas être très à l’aise avec ce que vous devez dire, mais d’avoir la portance du groupe pour vous aider à le faire?

Totalement. C’est très protecteur, tu te sens beaucoup plus fort. C’est la force du nombre.

 

Est-ce que certaines d’entre vous on déjà des carrières solo ?

Et bien en fait, moi j’ai commencé en solo. Ma soeur et moi on avait un groupe, appelé Hljómsveit, et il s’est finalement étendu au crew actuel. Il y a aussi une partie des filles qui ont commencé un sous-projet, Cyber.

Personellement, j’en éprouve plus le besoin. L’expérience que j’en ai faite m’a suffit, je sais pas, je trouve que c’est plus sympa d’être toutes ensembles. Dans Reykjavíkurdætur, on est tellement que l’espace est aussi restreint, et d’autres peuvent avoir plus besoin de s’exprimer que toi. Tu ne peux pas tout contrôler. Personne ne contrôle tout dans le groupe. Et il te faut composer avec ça.

 

Quelle différence est-ce que ça fait pour vous en termes d’expérience, d’être sur une main stage des Transmusicales par rapport à un plus cosy Sugarfactory à Amsterdam? Comment est-ce que vous vous adaptez?

Avec le second tu es beaucoup plus proche du public, c’est plus facile de se connecter avec les gens ici. C’est ça la différence. Tu es plus dans ta bulle quand il y a tant de monde, tu perçois plutôt la foule comme un tout, et pas un groupe d’invididus que tu peux regarder dans les yeux, etc. Donc dans un sens ça rend aussi les choses plus facile pour rentrer totalement dans un jeu de scène.

 

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Crédits image : Sugarfactory

 

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